L’aéronef ne constitue pas un bien meuble ordinaire. Sa valeur économique souvent considérable, sa mobilité par essence et son régime d’immatriculation le placent dans une catégorie juridique à part, créant un lien complexe entre le droit des meubles et celui des immeubles. Saisir un avion, qu’il s’agisse d’un jet privé, d’un appareil commercial ou d’un hélicoptère, ne s’improvise pas et répond à des impératifs stricts. Récemment, le droit français a connu des évolutions notables, notamment avec l’intégration de nouvelles dispositions dans le Code des transports et la clarification du rôle du Juge de l’Exécution. Cet article vous propose une analyse experte des règles actuelles pour maîtriser ces procédures complexes.
Introduction aux procédures de saisie d’aéronefs : Un cadre juridique spécifique
En droit français, l’aéronef est juridiquement qualifié de bien meuble, mais sa nature particulière a conduit le législateur à lui appliquer un régime hybride. Soumis à immatriculation et possédant une nationalité, il fait l’objet de droits réels spécifiques qui le rapprochent paradoxalement des immeubles. Cette dualité a une incidence directe sur les voies d’exécution et la manière dont un créancier peut appréhender cet actif. Il existe un lien étroit entre la nationalité de l’appareil et la procédure applicable.
Le droit des saisies d’aéronefs doit concilier deux impératifs contradictoires : l’efficacité du recouvrement pour le créancier et la nécessité de ne pas entraver excessivement l’exploitation commerciale d’un outil de transport par nature international. Les textes applicables, principalement issus du Code des transports et du Code de l’aviation civile, dérogent ainsi fréquemment au droit commun des procédures civiles d’exécution. La maîtrise de ces nuances est indispensable pour tout huissier de justice (désormais commissaire de justice) ou avocat intervenant dans ce secteur.
Distinctions et particularités des aéronefs en droit des saisies
Bien que l’aéronef partage avec le navire le statut de « meuble immatriculé », leurs régimes de saisie présentent des différences notables. Le droit aérien a ses propres conventions internationales, comme la Convention de Genève de 1948 relative à la reconnaissance internationale des droits sur aéronefs. Contrairement aux saisies mobilières classiques où la dépossession physique est la règle, la saisie conservatoire des aéronefs repose avant tout sur son immobilisation juridique et matérielle sur l’aéroport ou l’aérodrome.
Bien que partageant une nature mobilière spécifique, le régime aérien se distingue nettement des règles applicables à la saisie de navire sur plusieurs points procéduraux. Par exemple, les critères de nationalité et le rôle des autorités de l’aéroport diffèrent de ceux des capitaineries maritimes. Ces spécificités imposent une vigilance accrue lors de la rédaction des actes par l’huissier instrumentaire, qui doit établir un lien précis entre la dette et l’appareil.
Saisies d’aéronefs : Fondements, conditions et procédures (conservatoire et exécution)
Comme pour tout bien, il convient de distinguer deux grandes familles de procédures : la saisie conservatoire, qui vise à bloquer le bien dans l’attente d’un jugement définitif pour éviter sa disparition, et la saisie-exécution, qui a pour but la vente forcée de l’appareil pour désintéresser le créancier. Chacune obéit à des conditions strictes définies par le Code de procédure civile la saisie étant un acte grave.
Le régime juridique particulier de la saisie conservatoire d’aéronefs
La saisie conservatoire est une mesure de surprise essentielle. Elle permet d’immobiliser l’appareil sur le tarmac de l’aéroport ou de l’aérodrome pour éviter qu’il ne quitte le territoire français. Pour pratiquer une saisie conservatoire, le créancier doit généralement solliciter une autorisation du juge sur requête. La loi exige que la créance paraisse fondée en son principe et que le recouvrement soit menacé. Une particularité du droit aérien est que l’urgence est souvent présumée du fait de la mobilité extrême du bien, capable de franchir les frontières en quelques minutes dès que l’appareil a atterri.
La mise en œuvre de la saisie requiert l’intervention obligatoire d’un commissaire de justice (anciennement huissier) pour signifier les actes aux autorités de l’aérodrome et au commandant de bord. Une fois l’acte signifié, l’aéronef ne peut plus décoller ni élever ou de circuler. L’officier ministériel joue ici un rôle pivot, car toute erreur dans la désignation de l’appareil ou la notification peut entraîner la nullité de la procédure. Le procès-verbal de saisie, véritable acte de saisie, doit être dressé avec une précision chirurgicale.
La procédure de saisie-exécution d’aéronefs et ses spécificités
La saisie-exécution, ou saisie-vente, est l’étape ultime du recouvrement forcé, parfois consécutive à une liquidation judiciaire de l’exploitant. Elle nécessite que le saisissant dispose d’un titre exécutoire (une décision de justice définitive ou un acte notarié) constatant une créance liquide et exigible. La procédure débute par la signification d’un commandement de payer valant mise en demeure. Ce n’est que si le débiteur ne s’exécute pas dans le délai imparti que l’aéronef est saisi, puis vendu aux enchères publiques.
Une fois l’adjudication prononcée sur mise à prix, la procédure se poursuit par la distribution du prix de vente et le règlement des frais, selon un ordre des créanciers spécifique au droit des transports. Il faut noter que certains privilèges, comme ceux liés aux frais de justice, de conservation ou aux salaires de l’équipage, sont prioritaires. L’huissier de justice chargé de la vente doit veiller à la publicité adéquate pour attirer les enchérisseurs potentiels et obtenir le meilleur prix.
Compétence du Juge de l’Exécution et immunité des aéronefs étrangers/d’État : Les évolutions clés 2023-2024
Le contentieux de la saisie d’aéronefs a connu des précisions majeures ces derniers mois, venant clarifier le lien entre le juge compétent et les protections accordées aux États étrangers. Ces évolutions législatives et jurisprudentielles sont fondamentales pour la stratégie des demandeurs comme pour la défense des débiteurs devant le tribunal judiciaire.
La compétence exclusive du Juge de l’Exécution pour les aéronefs (Décret 2023-1008)
Jusqu’à récemment, l’articulation des compétences entre le président du tribunal de commerce et le juge de l’exécution pouvait prêter à confusion, notamment lorsqu’il s’agissait d’aéronefs étrangers. Le décret n° 2023-1008 du 31 octobre 2023 est venu clarifier la situation en parachèvant la codification dans le Code des transports (notamment l’art. L. 6123-1).
Désormais, la codification récente confirme la compétence exclusive du Juge de l’Exécution pour connaître des mesures prises sur les aéronefs. Cette compétence du JEX s’étend explicitement aux aéronefs de nationalité étrangère ou dont le propriétaire n’est pas domicilié en France. C’est une simplification bienvenue : le JEX devient l’interlocuteur unique pour autoriser une mesure conservatoire ou trancher les contestations, centralisant ainsi le contentieux technique. Cependant, cette compétence exclusive s’entend sous réserve de la compétence facultative, concurremment reconnue au président du tribunal de commerce lorsque la créance est de nature commerciale, créant un lien de compétence alternatif.
Immunité d’exécution : Aéronefs d’État et « émanations »
La saisie d’aéronefs appartenant à des États étrangers ou à des compagnies nationales (« émanations d’État ») se heurte au principe de l’immunité d’exécution. Le droit international coutumier et la loi française protègent les biens des États étrangers affectés à une mission de service public. Les aéronefs d’État bénéficient des principes de l’immunité d’exécution, rendant leur saisie particulièrement complexe sans renonciation expresse.
Toutefois, la jurisprudence récente de la Cour de cassation (arrêt Civ. 1re, 13 mars 2024) a précisé que la renonciation expresse à l’immunité d’exécution par un État étranger suffit pour saisir un aéronef lui appartenant, dès lors que l’État ne prouve pas que l’appareil est affecté à une mission diplomatique ou de souveraineté. Par ailleurs, l’utilisation de structures de propriété complexes, comme les « Single Ship Companies » (sociétés dédiées à un seul actif), ne suffit pas toujours à faire écran si la fictivité de la structure ou la confusion des patrimoines avec l’État est démontrée, établissant un lien indéniable. L’officier ministériel doit être particulièrement vigilant sur ces aspects avant de procéder.
Formalités, publicité et effets juridiques de la saisie d’aéronefs
La saisie d’un aéronef saisi ne se limite pas à l’apposition de scellés. Elle déclenche une série d’obligations déclaratives destinées à informer les tiers, notamment le tiers détenteur, et à rendre la mesure opposable, garantissant ainsi la sécurité juridique de l’opération.
Publicité et opposabilité de la saisie : Le nouveau régime 2022
Pour être efficace et opposable aux tiers, la saisie doit être inscrite sur le registre d’immatriculation de l’aéronef. Depuis l’ordonnance du 15 septembre 2021 et son entrée en vigueur en janvier 2022, le régime de publicité des sûretés mobilières a évolué. Pour les aéronefs immatriculés en France, l’inscription se fait auprès de la Direction Générale de l’Aviation Civile (DGAC), auprès du greffier chargé de la tenue du registre.
Cette publicité est capitale : elle fige la situation juridique de l’appareil. Tout acte de disposition (vente, hypothèque) postérieur à la publication de la saisie est inopposable au créancier saisissant. La tenue du registre joue un rôle pivot pour la protection des droits des tiers et des créanciers. L’étude d’huissier doit s’assurer de la transmission rapide des actes au registre pour éviter tout conflit de droits et préserver le lien d’opposabilité.
Conséquences de la saisie : Immobilisation, gestion et enjeux économiques
L’effet immédiat de la saisie est l’immobilisation. Cela implique des coûts de stationnement (« parking fees »), de maintenance et d’assurance qui continuent de courir et peuvent rapidement représenter un montant considérable. L’huissier désigne généralement un gardien (souvent le commandant de bord, la société de maintenance ou l’exploitant de l’aéroport) responsable de la conservation de l’appareil.
Cette immobilisation peut avoir des répercussions économiques désastreuses pour une compagnie aérienne ou un exploitant. C’est pourquoi le Code des transports prévoit des mécanismes permettant, sous conditions très strictes et contre garantie suffisante, d’autoriser un ou plusieurs voyages malgré la saisie. Cette mesure permet de ne pas paralyser totalement l’activité économique si la sécurité de la créance n’est pas compromise et si le lien de confiance est maintenu.
Responsabilité et mainlevée en cas de saisie abusive d’aéronefs
La puissance de l’arme que constitue la saisie impose une utilisation mesurée. Le créancier qui pratique une saisie de manière téméraire, ou l’officier public qui ne respecterait pas le formalisme du Code des procédures civiles d’exécution, exposent leurs clients à de lourdes sanctions.
Critères et preuves de la saisie abusive d’aéronefs
Si la saisie est pratiquée sans titre valable, ou si elle est maintenue alors que la dette a été réglée, elle peut être qualifiée d’abusive. La jurisprudence sanctionne la faute du créancier, qui peut résider dans une intention de nuire ou une légèreté blâmable, rompant le lien de proportionnalité. L’immobilisation d’un aéronef commercial pour une dette mineure peut caractériser le caractère abusif de la saisie au regard de la disproportion causée.
Si la valeur de l’avion est sans commune mesure avec le montant de la créance (par exemple, bloquer un Airbus pour une facture de catering impayée de quelques milliers d’euros), le juge peut ordonner la mainlevée et condamner le saisissant à réparer le préjudice d’exploitation. La responsabilité peut être engagée pour le préjudice commercial subi par l’exploitant, établissant un lien de causalité direct avec la mesure.
Procédures de mainlevée de la saisie d’aéronef
Le débiteur saisi dispose de plusieurs moyens pour obtenir la libération de son appareil. La voie la plus rapide est souvent la constitution d’une garantie. Le débiteur propose une caution bancaire ou consigne une somme d’argent équivalente au montant de la dette réclamée. Le juge ordonne alors la mainlevée de la saisie, la garantie se substituant à l’aéronef dans le patrimoine du créancier. Il n’y a alors plus de lien d’indisponibilité sur l’appareil.
Par ailleurs, si le saisissant, après une saisie conservatoire, n’engage pas de procédure au fond pour obtenir un titre exécutoire dans le délai légal (généralement un mois), la saisie devient caduque. Conformément à l’article R6123 du Code des transports, les délais doivent être scrupuleusement respectés. Il est à noter que les décisions de mainlevée prononcées par un juge d’un État membre de l’Union européenne bénéficient d’une reconnaissance transfrontalière, renforçant le lien judiciaire européen.
Conclusion : Enjeux et perspectives d’une saisie d’aéronef
La saisie d’aéronef est une procédure technique, située à la croisée du droit des transports, du domaine international et des voies d’exécution. Les récentes réformes ont renforcé le rôle central du Juge de l’Exécution et clarifié les régimes d’immunité. Pour le créancier, c’est un outil de pression redoutable mais à manier avec précaution pour éviter le risque d’abus et engager sa responsabilité ou celle de son conseil.
Pour sécuriser vos procédures ou contester une immobilisation, nos avocats experts en voies d’exécution et droit des transports vous accompagnent pour naviguer dans ces eaux juridiques complexes et établir le bon lien stratégique.
Pour une analyse approfondie de votre situation et un conseil adapté, prenez contact avec notre équipe d’avocats.
Foire aux questions
Qu’est-ce qu’une saisie conservatoire d’aéronef ?
C’est une mesure judiciaire permettant d’immobiliser temporairement un avion pour garantir le paiement d’une créance, avant même l’obtention d’un jugement définitif, empêchant ainsi sa fuite. Elle nécessite souvent un lien d’urgence avéré.
Peut-on saisir un avion appartenant à un État étranger ?
En principe non, en raison de l’immunité d’exécution. Toutefois, cette immunité peut être levée si l’État y a expressément renoncé ou si l’aéronef est affecté à une activité commerciale privée, créant un lien avec le droit commun.
Qui est compétent pour autoriser la saisie d’un avion ?
Depuis le décret de 2023, le Juge de l’Exécution du lieu (JEX) dispose d’une compétence exclusive pour autoriser les mesures conservatoires sur les aéronefs, qu’ils soient français ou étrangers, sous réserve de certaines compétences commerciales.
Comment obtenir la mainlevée d’une saisie d’avion ?
La mainlevée peut être obtenue en payant la dette, en contestant la validité de la saisie devant le juge, ou en fournissant une garantie financière suffisante (caution ou consignation) pour rompre le lien de saisie.
Quels sont les risques d’une saisie abusive ?
Si la saisie est jugée abusive (disproportionnée ou infondée), le créancier peut être condamné à verser des dommages-intérêts substantiels pour compenser les pertes d’exploitation et l’immobilisation, en lien avec le préjudice subi.
Un avion saisi peut-il continuer à voler ?
Non, l’avion est immobilisé sur l’air de stationnement. Cependant, le juge peut exceptionnellement autoriser un ou plusieurs voyages déterminés si le débiteur fournit une garantie suffisante couvrant la créance.




