Derniere mise a jour : 25 mars 2026 – integration de la jurisprudence 2024-2025 et consolidation du contenu sur les biens saisissables

La saisie immobiliere n’est pas un droit absolu. Le legislateur et la jurisprudence ont erige de nombreux remparts autour du patrimoine immobilier du debiteur – insaisissabilite legale de la residence principale, declaration notariee, regimes matrimoniaux, indivision. Face a une procedure de saisie immobiliere, connaitre ces protections et les strategies de defense disponibles conditionne l’issue du dossier.

Le droit de gage general du creancier et ses limites

Les articles 2284 et 2285 du Code civil posent un principe ancien : le debiteur est tenu de remplir son engagement sur tous ses biens, mobiliers et immobiliers, presents et a venir. Ce droit de gage general autorise tout creancier muni d’un titre executoire constatant une creance liquide et exigible a poursuivre la saisie des biens de son debiteur (art. L. 311-2 CPCE). La saisissabilite est donc la regle ; l’insaisissabilite, l’exception.

Le legislateur tempere neanmoins cette prerogative par un principe de proportionnalite : l’execution ne peut exceder ce qui se revele necessaire pour obtenir le paiement (art. L. 111-7 CPCE). Cette exigence irrigue l’ensemble des strategies de defense du debiteur.

Quels biens immobiliers peuvent faire l’objet d’une saisie

L’article L. 311-6 du CPCE definit l’assiette de la saisie immobiliere : elle peut porter sur tous les droits reels afferents aux immeubles, y compris leurs accessoires reputes immeubles, des lors qu’ils sont susceptibles de cession. En pratique, sont saisissables :

  • La pleine propriete des fonds de terre et des batiments (immeubles par nature, art. 518 C. civ.) ;
  • L’usufruit et la nue-propriete, saisis independamment l’un de l’autre – le creancier de l’usufruitier ne peut faire vendre que le droit d’usufruit, et inversement ;
  • Le droit du preneur d’un bail emphyteotique (18 a 99 ans), droit reel susceptible d’hypotheque et donc saisissable ;
  • Le droit du preneur d’un bail a construction, qui confere un droit reel sur les constructions pour la duree du bail.

Precision importante : les parts de societe civile immobiliere (SCI) ont une nature mobiliere et ne relevent pas de la saisie immobiliere, meme lorsque la SCI detient un patrimoine exclusivement immobilier. Elles font l’objet d’une saisie de droits d’associe, procedure distincte.

Fruits, recoltes et immeubles par destination : le sort des accessoires

La saisie d’un terrain agricole englobe les recoltes pendantes par les racines et les fruits non encore cueillis (art. 520 C. civ.). Ce rattachement cesse des que les grains sont coupes ou les fruits detaches : ils deviennent alors des meubles, saisissables uniquement par voie de saisie-vente. La distinction est temporelle et peut avoir des consequences significatives pour les exploitants agricoles.

Les immeubles par destination – objets mobiliers que le proprietaire a places pour le service et l’exploitation du fonds (art. 524 C. civ.) – suivent le sort de l’immeuble principal. Ils sont saisis avec lui, sans qu’il soit necessaire de les mentionner dans le commandement. L’article L. 112-3 CPCE admet toutefois deux exceptions : le vendeur impaye de ces biens peut les faire saisir separement, et le creancier gagiste peut les faire realiser si leur separation n’endommage pas l’immeuble.

Baux reels, parts de SCI et constructions sur le terrain d’autrui

Le sort des constructions edifiees sur le terrain d’autrui merite une attention particuliere. Le principe de l’accession (art. 555 C. civ.) donne au proprietaire du sol le choix entre conserver les constructions en indemnisant le constructeur ou exiger leur demolition. Tant que cette option n’est pas exercee, le constructeur n’est pas proprietaire : ses creanciers ne peuvent saisir la construction.

Les creanciers du proprietaire du sol, en revanche, peuvent exercer l’action oblique pour conserver les constructions a sa place, puis saisir l’ensemble. L’hypotheque consentie par le proprietaire du terrain s’etend automatiquement aux constructions qui y sont incorporees.

Lorsque les constructions sont realisees par un locataire, leur sort depend des stipulations du bail. Si le bail autorise les constructions et prevoit une indemnisation, le locataire est considere comme proprietaire pendant la duree du contrat – ses creanciers peuvent saisir ce droit reel temporaire. Si le bail ne prevoit rien, les regles de l’accession s’appliquent en fin de bail et les creanciers du locataire ne peuvent agir sur les constructions.

L’insaisissabilite de la residence principale : de la loi Macron a la reforme de 2022

La protection du logement de l’entrepreneur individuel constitue l’un des dispositifs les plus recherches par les justiciables. Depuis la loi du 6 aout 2015, la residence principale de tout entrepreneur individuel est insaisissable de plein droit par ses creanciers professionnels. Cette protection a fait l’objet d’une construction legislative progressive et d’une jurisprudence nourrie.

Le mecanisme de l’insaisissabilite de plein droit

L’article L. 526-1 du Code de commerce, dans sa redaction issue de la loi du 14 fevrier 2022, dispose que les droits d’une personne physique immatriculee au registre national des entreprises sur l’immeuble ou est fixee sa residence principale sont de droit insaisissables par les creanciers dont les droits naissent a l’occasion de l’activite professionnelle. Lorsque la residence est utilisee en partie pour un usage professionnel, la partie non professionnelle est protegee sans qu’un etat descriptif de division soit necessaire.

Concretement, un fournisseur ou une banque dont la creance est liee a l’activite de l’entreprise ne peut pas faire saisir le logement de l’entrepreneur. Trois limites encadrent cette protection :

  • Les creanciers personnels (credit a la consommation, dettes familiales) conservent leur droit de saisie ;
  • L’administration fiscale peut passer outre en cas de manoeuvres frauduleuses ou d’inobservation grave et repetee des obligations fiscales (art. L. 526-1 al. 3 C. com.) ;
  • Un creancier titulaire d’une surete reelle a qui l’insaisissabilite est inopposable conserve son droit de poursuite (Cass. com., 20 novembre 2024, n. 23-19.924).

Quatre lois en vingt ans : l’evolution du dispositif (2003-2022)

Le dispositif actuel est le fruit d’une construction par etapes :

La loi du 1er aout 2003 (loi pour l’initiative economique) a cree la declaration d’insaisissabilite de la residence principale – mecanisme volontaire, devant notaire, publie au fichier immobilier. L’entrepreneur devait agir pour etre protege.

La loi du 4 aout 2008 (LME) a etendu la declaration a l’ensemble des biens fonciers non affectes a l’usage professionnel, batis ou non. L’objectif etait de permettre a l’entrepreneur de constituer un patrimoine immobilier a l’abri de ses creanciers professionnels.

La loi du 6 aout 2015 (loi Macron) a marque un tournant : l’insaisissabilite de la residence principale est devenue automatique, de plein droit, sans formalite. La Cour de cassation a confirme que cette protection s’applique meme en l’absence de toute demarche (Cass. com., 11 septembre 2024, n. 22-13.482).

La loi du 14 fevrier 2022 (statut de l’entrepreneur individuel) a paracheve l’edifice en instaurant une separation automatique entre patrimoine professionnel et personnel. Seul le patrimoine professionnel repond des dettes professionnelles. La reference au registre national des entreprises a ete introduite (en vigueur au 1er janvier 2023).

L’insaisissabilite face aux procedures collectives

L’articulation entre insaisissabilite et procedures collectives a suscite un contentieux abondant. La Cour de cassation a tranche la question centrale dans un arret tres recent : l’immeuble insaisissable de plein droit n’entre pas dans le gage commun des creanciers en liquidation judiciaire (Cass. com., 30 avril 2025, n. 24-10.680). Le liquidateur ne peut donc pas proceder a la vente du logement pour desinteresser les creanciers de l’entreprise.

Cette solution vaut egalement pour les declarations d’insaisissabilite anterieures a 2015 : le liquidateur ne represente pas le debiteur pour les droits sur l’immeuble regulierement declare insaisissable (Cass. com., 10 juillet 2019, n. 18-16.867). Il incombe toutefois au debiteur de prouver que l’immeuble constituait sa residence principale a la date du jugement d’ouverture (Cass. com., 14 juin 2023, n. 21-24.207).

L’interaction entre ces dispositifs et les procedures collectives merite un examen attentif dans chaque dossier, la jurisprudence continuant d’affiner les contours de la protection.

La declaration notariee d’insaisissabilite : comment se rendre insaisissable

L’insaisissabilite de plein droit ne couvre que la residence principale. Pour les autres biens fonciers – residence secondaire, terrains non batis, immeubles de rapport non affectes a l’activite -, l’entrepreneur individuel dispose d’un outil specifique : la declaration d’insaisissabilite.

Conditions de forme et de publication

La declaration d’insaisissabilite est un acte notarie (a peine de nullite) qui doit contenir la description detaillee des biens concernes et l’indication de leur caractere propre, commun ou indivis (art. L. 526-2 C. com.). La Cour de cassation a rappele que seule une personne physique effectivement immatriculee peut y proceder (Cass. com., 17 novembre 2021, n. 20-20.821). L’inscription au tableau d’un ordre professionnel ne suffit pas : un avocat n’est pas immatricule a un registre de publicite legale au sens du texte (Cass. 1re civ., 15 mai 2007, n. 05-19.189).

La declaration doit etre publiee au fichier immobilier (ou au livre foncier en Alsace-Moselle) et mentionnee au registre de publicite legale. Sans cette double publication, elle est inopposable aux tiers.

Opposabilite aux creanciers et limites

La protection ne vaut qu’a l’egard des creanciers dont les droits naissent posterieurement a la publication. Les creanciers anterieurs ne sont pas affectes. De meme, une declaration publiee en cours d’execution d’un contrat n’est pas opposable au creancier ne de ce contrat (Cass. com., 8 janvier 2020, n. 18-20.885).

La dissolution du regime matrimonial ne fait pas disparaitre l’insaisissabilite des biens fonciers declares. En revanche, la combinaison avec le droit du divorce peut soulever des difficultes : la residence principale insaisissable peut neanmoins faire l’objet d’une attribution dans le cadre des mesures provisoires de l’article 255 du Code civil (Cass. com., 18 mai 2022, n. 20-22.768).

L’entrepreneur peut renoncer a la declaration, en tout ou partie, au benefice d’un ou plusieurs creanciers – renonciation frequente en pratique pour obtenir un financement bancaire.

Clauses d’inalienabilite, pacte tontinier et autres obstacles conventionnels

Les actes de donation et les testaments peuvent contenir une clause d’inalienabilite interdisant au beneficiaire de vendre le bien recu. La jurisprudence considere que cette clause rend egalement le bien insaisissable : si le donataire ne peut pas vendre de son plein gre, ses creanciers ne peuvent pas le forcer a le faire. La clause doit etre temporaire et justifiee par un interet serieux et legitime – par exemple, s’assurer que le bien reste dans la famille jusqu’au deces du donateur.

Le pacte tontinier (clause d’accroissement) constitue un obstacle d’une autre nature. Les acquéreurs ne detiennent qu’un droit conditionnel – leur survie et le predeces des co-acquereurs. Les creanciers personnels de l’un d’entre eux ne peuvent saisir le bien : il n’appartient pas encore definitivement a leur debiteur, et la tontine exclut le regime de l’indivision. Ce mecanisme paralyse toute action en saisie immobiliere pendant la duree du pacte.

L’indivision, les regimes matrimoniaux et les immunites d’execution

La qualite du debiteur et la structure de son patrimoine peuvent creer des obstacles proceduraux ou des immunites qui paralysent le creancier poursuivant.

Saisie d’un bien indivis : deux regimes selon la qualite du creancier

L’article 815-17 du Code civil distingue deux situations radicalement differentes. Les creanciers de l’indivision – ceux dont la creance existait avant l’indivision ou resulte de la conservation des biens indivis – peuvent saisir et vendre directement l’immeuble indivis. La Cour de cassation a confirme que ce droit s’exerce meme en cas de procedure collective ouverte contre l’un des indivisaires (Cass. com., 7 fevrier 2012, n. 11-12.787 ; Cass. 1re civ., 24 mai 2018, n. 16-26.378). Le creancier hypothecaire dont l’hypotheque a ete consentie par tous les indivisaires peut poursuivre la saisie avant le partage (Cass. 1re civ., 20 novembre 1990, n. 89-13.876).

Les creanciers personnels d’un seul indivisaire ne beneficient pas de cette faculte. Ils ne peuvent pas saisir la part indivise de leur debiteur. Leur seule option est de provoquer le partage au nom de leur debiteur (action oblique), puis de saisir les biens qui lui seront attribues. Les coindivisaires peuvent bloquer ce processus en acquittant la dette.

L’article 1415 du Code civil : la protection du conjoint

Sous un regime de communaute, les biens communs repondent en principe des dettes de chaque epoux (art. 1413 C. civ.). L’article 1415 cree une exception majeure : lorsqu’un epoux souscrit seul un cautionnement ou un emprunt sans le consentement expres de son conjoint, seuls ses biens propres et revenus sont engages. Les biens communs sont proteges.

La 2e chambre civile de la Cour de cassation en a tire les consequences pour la saisie immobiliere : le preteur qui a finance l’acquisition d’un bien commun par un seul epoux ne peut poursuivre la saisie de ce bien sans le consentement du conjoint exige par l’article 1415 (Cass. 2e civ., 5 mai 2021, n. 19-15.072). Le creancier doit donc systematiquement verifier la situation matrimoniale du debiteur avant d’engager la procedure.

Immunites d’execution des personnes publiques et des Etats etrangers

Les biens des personnes publiques (Etat, collectivites territoriales, etablissements publics) sont insaisissables par principe (art. L. 2311-1 CGPPP). Cette immunite est absolue : aucun creancier ne peut faire saisir un batiment administratif, une ecole ou un hopital.

Les Etats etrangers beneficient d’une immunite d’execution, mais elle n’est pas sans limites. Depuis la loi Sapin 2 du 9 decembre 2016, toute saisie visant les biens d’un Etat etranger requiert une autorisation judiciaire prealable (ordonnance sur requete). L’immunite ne couvre que les biens affectes a une activite de souverainete. Les biens utilises a des fins commerciales ou privees peuvent faire l’objet d’une saisie, a condition que le creancier demontre que le bien est reserve, affecte ou utilise a des fins autres que le service public (art. L. 111-1-1 a L. 111-1-3 CPCE).

Strategies de defense du debiteur face a la saisie immobiliere

Le debiteur confronte a une saisie immobiliere dispose de plusieurs leviers, tous arbitres par le juge de l’execution (JEX). Ces mecanismes permettent de limiter la portee de la saisie, d’en suspendre les effets ou d’en obtenir l’annulation.

Cantonnement et conversion partielle en hypotheque

Lorsque plusieurs immeubles ont ete saisis, le debiteur peut demander le cantonnement : la procedure est limitee aux biens dont la valeur suffit a desinteresser le creancier et les creanciers inscrits (art. L. 311-5 CPCE). La loi du 23 mars 2019 a renforce cette protection en imposant au poursuivant de justifier que la saisie d’un seul bien est insuffisante.

Dans la meme logique, le debiteur peut solliciter la conversion partielle de la saisie en hypotheque. La mainlevee est accordee sur certains biens contre l’inscription d’une hypotheque judiciaire, qui prend rang a la date de publication du commandement. Le creancier conserve sa garantie ; le debiteur retrouve la libre disposition d’une partie de son patrimoine.

Delais de grace, prescription et contestation du commandement

Le juge de l’execution peut accorder des delais de grace sur le fondement de l’article 1343-5 du Code civil : report ou echelonnement du paiement dans la limite de deux ans, avec suspension automatique des procedures d’execution en cours. La demande doit etre formulee a l’audience d’orientation.

La contestation du commandement de payer valant saisie constitue un autre levier, mais elle obeit a des regles strictes. La Cour de cassation a qualifie la nullite du commandement d’exception de procedure au sens de l’article 73 du Code de procedure civile : elle doit etre soulevee in limine litis, avant toute defense au fond (Cass. 2e civ., 6 mars 2025, n. 22-12.742). L’annulation du commandement prive cet acte et tous les actes subsequents de leur effet interruptif de prescription (Cass. 2e civ., 23 mars 2023, n. 21-20.447) – consequence potentiellement decisive lorsque la creance bancaire approche du delai de prescription quinquennale.

L’exigibilite de la creance est un terrain de contestation particulierement fecond. Si la clause de decheance du terme du contrat de pret est declaree abusive et reputee non ecrite, le creancier perd le fondement de sa saisie : pas de creance exigible, pas de saisie possible. La 2e chambre civile l’a rappele sans ambiguite (Cass. 2e civ., 3 octobre 2024, n. 21-25.823). L’analyse des delais de prescription en saisie immobiliere peut egalement aneantir le droit de poursuite du creancier.

Surendettement et procedures collectives : la suspension des poursuites

La recevabilite d’une demande de traitement du surendettement (art. L. 722-2 C. conso.) ou le jugement d’ouverture d’une procedure collective (sauvegarde, redressement, liquidation judiciaire) entraine la suspension automatique des saisies immobilieres en cours. Ce mecanisme s’inscrit dans le cadre general des procedures civiles d’execution et offre au debiteur un temps de restructuration sous l’egide du tribunal.

Pour le creancier, cette suspension emporte une consequence favorable : la prescription de sa creance est egalement suspendue pendant toute la duree de la procedure de surendettement (Cass. 2e civ., 8 fevrier 2024, n. 22-14.528). Il n’a pas a engager d’action au fond pour la preserver.

La complexite de ces mecanismes rend souvent indispensable l’accompagnement par un avocat en saisie immobiliere. Notre cabinet accompagne les debiteurs comme les creanciers dans l’elaboration de la strategie la mieux adaptee a leur situation.